Les bandes blanches à intervalles réguliers défilaient sous les pneus de la vieille Peugeot qui soulevait des nuages de poussière brune sur son passage, dans sa course folle. La route était chaotique, et, Alice, fatiguée. L'eau perlait sur son front et de grandes cernes s'étaient creusées sous le bleu de ses yeux. D'un geste vif malgré sa grande fatigue, elle écarta une de ces mèches blondes qui ne cessaient de virevolter au contact de l'air s'engouffrant par la vitre avant, découvrant ainsi un joli visage d'enfant. Un coup d'accélérateur lui permit de devancer le Kat Kat, la seule trace d'humanité qu'elle avait aperçue en plusieurs semaines de voyage, et cela fit naître sur ses lèvres l'ébauche d'un sourire. Elle enfila, tout en prenant soin de garder une main sur le volant et un oeil sur la route le CD de Radiohead dans l'autoradio. Le paysage défilait sous ses yeux inondés de larmes, comme si toutes ces collines, toute cette verdure, cherchaient, en vain à gagner cette course infernale contre la vieille Peugeot. Elle avait l'impression de rouler depuis des heures entières, voire des mois, et peut-être même des années. L'air était sec et froid, et la route semblait interminable. Ce n'est qu'en regardant très attentivement que l'on pouvait distinguer des traces de vie humaine, au loin. Dans la lueur tremblotante des phares, apparut un panneau indicateur. Paris et sa Tour Eiffel, Paris et ses statues, Paris et ses chevalets sur les escaliers de Montmartre, Paris et ses édifices de pierre, Paris et ses bancs assiégés d'amoureux, Paris et ses magasins chics, Paris et ses illuminations, Paris et ses passants subjugués, Paris et ses quais de Seine, Paris ses touristes ébahis, Paris, Paris, Paris ... Ce Paris était déjà bien loin, et, c'est non sans une certaine émotion qu'Alice détourna son regard de la pancarte. Toute son attention était à nouveau portée sur ce chemin, qu'elle parcourait depuis si longtemps dans une monotonie troublante. Presque inconsciemment cependant, elle entonna le couplet d'une chanson de Radiohead qu'elle connaissait si bien. A heart that's full up like a landfill, a job that slowly kills you, bruises that won't heal. Une foule de souvenirs se bousculèrent alors à la surface : l'odeur des jonquilles dans le jardin de son oncle, le goût du chocolat fondu qu'elle avait l'habitude de savourer avec son frère. La douceur des baisers de Pierre effleurant son visage. C'en fut trop. Elle freina brutalement, et dans un virage serré ponctué d'un crissement de pneus, elle tourna à gauche. La route continuait, droite, infinie, interminable.
La Peugeot, fatiguée, dépassa dans un voile de poussière un panneau indicateur. A la droite, comme à la gauche d'Alice s'étendait la mer.
La vieille voiture se trouvait prêt d'un petit muret de pierres brutes. La portière s'ouvrit, et des bouffées de vent marin frappèrent Alice au visage. Ses cheveux, indisciplinés semblaient effectuer une danse endiablée autour de son visage, marqué par bien des signes de fatigue apparents. L'air salé emplit ses poumons. C'était la première fois que la jeune fille voyait la mer au travers de ses yeux. Etait-il possible que tout ait été aussi rapide ? Etait-il possible, maintenant que sa pensée était réduite à bien des regrets, de se dire que tout allait bien, il fut un temps ? Sa mémoire était bercée de souffrances, et aucun souvenir heureux ne réussissait à percer ce voile de tristesse. Alice enjamba le muret, retira une paire de talons, et retroussa le bas de son jean. Elle avançait, ses pieds plongeant sous la tiédeur du sable fin. Estimant avoir parcouru assez de chemin, elle s'assit, frissonnant de temps à autre, le regard perdu dans cette immensité que constituait la mer. Une vague paresseuse venait, par moments caresser ses chevilles frigorifiées.




